Saint-Nicolas de Latran
La visite du président de tous les Français au pape de tous les catholiques est ambiguë. D'un côté le protocole suivi semble indiquer qu'il s'agit d'une rencontre avec le chef de l'État du Vatican, reconnu par l'ONU au même titre que de nombreux micro-états, souvent paradisiaques mais, le plus souvent, seulement fiscalement*. D'un autre côté, cette visite ressemble fort à un serment d'allégeance au chef de la plus grande secte du monde. Le discours dans la Salle de la Signature du Palais du Latran conforte fortement cette dernière interprétation. Les faits peuvent toutefois apaiser les craintes tant il est manifeste que le chanoine impétrant n'a pas fait vœu d'humilité, de chasteté ou de pauvreté. La sainte Église a donc décidé qu'elle recevait l'homme d'État...
Le Latran (ou Lateran ou Laterano) est un site de Rome qui appartient à l'État de la Cité du Vatican et bénéficie de l'extraterritorialité. Le nom est celui de son propriétaire initial, la famille romaine Lateranus, qui en fut expropriée. L'empereur Constantin en aurait fait don à l'Église, dans la fameuse Donation de Constantin, laquelle n'était qu'une supercherie destinée à asseoir le pouvoir temporel du pape. Le pieux Constantin aurait donné au pape rien de moins que la primauté sur les Églises d'Orient, le pouvoir sur l'occident, des biens et des privilèges pour lui et son entourage, de nombreux domaines, dont le Latran... Le caractère apocryphe de la Donation fut définitivement établi en 1442 par l'humaniste Lorenzo Valla.
Lorsque le Latran était, de 313 à 1304, résidence officielle du Pape, les «Conciles» s'y tenaient : c'est là qu'on excommuniait les mouvances déviantes et qu'on décidait du sexe des anges, de l'unité de la Trinité et d'autres questions moins fondamentales. Mais le temporel n'est pas pour autant négligé. Le Ier Concile du Latran «prononce anathème» contre les usurpations des biens de l'Église romaine et déclare nulles les aliénations des biens de l'Église. Le IIe Concile du Latran interdit aux moines de se livrer à des études profanes comme le droit ou la médecine et réserve aux autorités supérieures le droit de nommer des évêques. Il condamne Arnaud de Brescia pour hérésie : celui-ci critiquait la (fausse) Donation de Constantin et, surtout, bien plus grave, estimait que seuls les laïcs peuvent posséder des biens... Le IIIe Concile du Latran régule quelque peu le train de vie ostentatoire des prélats et exhorte à la croisade contre les Albigeois.
Le IVe Concile du Latran, en 1215, est très important. Il s'efforce d'abord de moraliser un peu la vie des gens d'Église: la simonie, c-à-d les dessous de table pour obtenir les charges ecclésiastiques (dont celle de pape) sont proscrits ; on interdit aux clercs l'ivrognerie, le jeu, la participation aux festins et aux duels, la pratique de la chirurgie, la chasse, les habits de luxe... et ils doivent désormais assister aux offices, garder les lieux de culte propres et convenables et être célibataires. On renonce aussi à l'ordalie, qui consistait à faire confiance au Jugement de Dieu : l'accusé devait tenir un fer rouge et sa culpabilité était ensuite déterminée selon le degré de purulence de la plaie (variantes : chaudron bouillant ou bac d'eau bénite glacée). Le Concile s'occupe particulièrement des hérésies : les évêques sont chargés de les débusquer et les autorités civiles doivent leur prêter leur concours. Il réaffirme la prééminence du pape et condamne l'«insolence» du clergé grec et les rites orientaux. Il condamne et fait exécuter les Albigeois (enfin!), les amauriciens (panthéisme), Joachim de Flore (trithéisme), les Sarrasins... Il est interdit de commercer avec les musulmans, les juifs sont eux interdits d'emploi public ; les deux sont ghettoïsés, interdits de relations sexuelles avec les chrétiens et doivent porter un vêtement reconnaissable (pour les juifs, la rouelle et l'étoile jaune). Le nazisme n'a décidément pas inventé grand chose. Enfin, le Concile appelle à une Croisade de plus (5 sur 8), une débâcle, avec le bain de sang habituel ; les Croisés qui y survécurent bénéficièrent, comme de coutume, de l'indulgence pour les pêchés et de la protection par l'Église de leurs biens, fussent-ils bien mal acquis...
Le très long Ve Concile du Latran dure de 1512 à 1517. Il décide que l'imprimerie est un don de Dieu mais pas forcément ce qu'elle produit : la parution des textes imprimés est soumise, sous peine d'excommunication, à l'autorité du pape, des évêques et de l'Inquisition... 40 ans plus tard, on instituera l'Index qui perdurera jusqu'en 1967**! Le Concile affirme de nouveau que la philosophie ne peut être autonome par rapport à la foi et condamne Piero Pomponazzi, pour qui l'immortalité de l'âme ne peut être démontrée et qu'il ne s'agit donc que d'un article de foi. Enfin, le Concile ordonne la levée d'une dîme sur toute la chrétienté et fait de la guerre contre les Turcs un devoir. Le nouveau chanoine de Latran ne déshonore pas la tradition.
Voilà pour les Conciles ; maintenant, l'histoire du lieu et des fameux accords. Après le règne du pieux Empereur romain Constantin, le pape fédérait plus ou moins les divers royaumes issus de l'Empire romain, lesquels devaient se désagréger rapidement. En 752 lorsqu'il fut manifeste que le pape avait perdu son autorité sur une bonne partie des restes de l'Empire, les États pontificaux furent institués, comme pour assurer un noyau dur inexpugnable. Le Latran n'est alors qu'un palais de la capitale d'un royaume. Après diverses péripéties, en 1870, l'État italien en formation rend enfin à l'Italie ce qui est aux Italiens, absorbe la principapauté, alors une province de 41 500km² et de 3 M habitants. Ensuite, les papes bouderont pendant 59 ans en ne sortant jamais du Vatican, que les gouvernements italiens n'avaient pourtant jamais menacé, pas plus que les divers palais du pape. Finalement, l'arrivée des fascistes au pouvoir en 1925 restaure enfin de bons rapports entre le Vatican et le gouvernement italien, et aboutit à la signature des Accords du Latran en 1929. Le catholicisme devient la religion officielle de l'État italien fasciste, l'enseignement religieux catholique devient obligatoire à tous les niveaux scolaires. Malgré tout, le tolérant Benito Mussolini ajoute au concordat des dispositions unilatérales qui reconnaissent les autres confessions. Loin de négliger la dimension temporelle de l'Église, le généreux Duce (ne pas confondre avec Dulce) fait don au Vatican de 4 milliards de lires et lui garantit un statut d'État de plein droit ; le territoire, dont il reconnaît l'extraterritorialité, couvre non seulement le Vatican (44ha) mais aussi une vingtaine de domaines du Saint-Siège qui vérolent la capitale romaine, le fameux Castel Gandolfo et le domaine de Santa Maria di Galeria*** (60ha). Après un tel accord, on comprend mieux que les papes placent tant d'Espérance dans certains régimes autoritaires... Ah, ces gens qui parlent d'espérance, avec, comme disait l'illustre Netromain, «la circonspection reposante de ne nous faire aucune promesse, ni aucune prévision ; avec l’espérance, on n’est plus obligé à rien, il ne s’agit jamais que de choisir un logo, pardon, un symbole»****.
Bref, les Accords du Latran mirent fin à la république laïque italienne, avant qu'il fût mis fin à la république elle-même. On voit donc à quel point Latran est un symbole fort et pourquoi d'autres présidents français l'avaient soigneusement évité.
(*) Il serait mesquin de faire remarquer au passage que ce nano-État a le taux de criminalité le plus élevé du monde avec 90% des crimes non résolus.
(**) Parmi les auteurs condamnés par l'Index : Copernic, Galilée, Voltaire, Diderot (L'Encyclopédie), Larousse, Rabelais, Hugo, Balzac, Zola, Montesquieu, Dumas (père & fils), Descartes, Pascal, Spinoza, Kant, Locke, Bergson, Sartre.En revanche, Hitler n'y fut jamais inscrit pour son Mein Kampf. Schopenhauer, Nietzsche et Marx non plus mais, là, en vertu de la Règle Tridentine qui, depuis 1563, considère comme inscrits ipso facto les ouvrages jugés hérétiques. Les nazis suscitent quelques «soucis» chez Pie XI, qui signa en 1933 le Reichskonkordat avec autant d'entrain que les Accords du Latran 4 ans plus tôt. D'ailleurs, ni Heidegger ni Céline n'auront les honneurs de l'Index, décidément un bon guide de lecture, en négatif.
(***) C'est du Santa Maria di Galeria que Radio Vaticana irradie sa propagande avec une intensité bien supérieure aux normes... électromagnétiques, ce dont se plaignent vainement les riverains, dont les taux de leucémie montent en flèche.
(****) Par contre, c'est Ségolène Royal qui fut «la candidate de l’espérance», du moins selon certains universitaires-de-gauche.
22/12/07 - 21:51
Et Henri IV là-dedans ??
doriangray2002