Navet analytique
Il est fréquent que des scientifiques hors-d'âge, devenus inaptes à l'innovation mais soucieux de laisser une image positive d'eux, s'adonnent durant leur retraite à des activités périphériques : mise en forme de leurs travaux antérieurs, réflexion sur le sens de certains résultats ou étude de l'histoire de leur discipline. Les mathématiciens, exclus du prix Nobel (ledit Nobel avait été, dit-on, cocufié par un mathématicien), ont même fixé une limite d'âge à 40 ans pour leur distinction la plus prestigieuse, la Médaille Fields, afin d'empêcher les passages à l'ancienneté (une grande spécialité française).
En philosophie, au contraire, on commence par étudier l'histoire de la philosophie car, dit-on, il ne s'agit pas d'une discipline cumulative où le progrès rendrait obsolètes les théories antérieures. Il faut dire que les théories erronées, par exemple, d'Aristote ont été rectifiées tout en passant dans le champ scientifique: le monde sublunaire disparaît définitivement avec Galilée et la cosmologie devient objet de science. La philosophie est ainsi un domaine résiduel de plus en plus étroit coincé entre les sciences, dures et molles, et les genres littéraires. Je ne fais même pas allusion ici à ceux qu'on pourrait, charitablement, qualifier de journalistes philosophiques, qui sont philosophes tout au plus comme un présentateur météo est météorologue. Je ne pense donc pas à des BHL, Ferry, ... mais plutôt à des Derrida, Deleuze, ... dont les idées ne sont pas forcément dénuées de sens mais ne contribuent guère à la construction d'une connaissance éprouvée voire cumulable. Mes auteurs de référence furent donc Russell, Quine, ... et d'autres philosophes dits analytiques, où l'on observait malgré tout un affinement progressif des concepts.
En France, hélas, on fait peu de philosophie: la grande majorité des séminaires (et la quasi-totalité des cours) concerne au mieux l'histoire de la philosophie. Il y a plus élaboré: la philosophie de la philosophie, l'histoire de la philosophie de la philosophie, la philosophie de l'histoire de la philosophie... et tous les commentaires plus ou moins, et plutôt plus que moins, périphrastiques sur les auteurs eux-mêmes et, sur les commentaires eux-mêmes, suivant une récurrence indéfinie... et aussi tous les échanges de flatteries. Le microcosme universitaire ressemble hélas trop à n'importe quelle famille, au sens mafieux du terme, qu'il s'agisse du cinéma, de la tv, de corporations ou des cercles de pouvoir (enfin, pas au PS, au niveau national, actuellement, concédons-le).
J'assistai l'autre jour à un exposé, censément (pour moi) de bonne philosophie, sérieuse, analytique. Ce fut une litanie de platitudes saturées de métalangage ("nous allons voir que"... "nous avons vu que"... qui permettent de délayer facilement d'un facteur 3 le contenu pas encore assez mousseux) et abusant du mode interrogatif ("mais alors, keski..."), façon bien maladroite de dissimuler dans la question une pétition de principe et de proposer ensuite une réponse magistrale autant que triviale. Le caractère historique de l'étude permettait en outre de démultiplier les questions et d'étoffer l'exposé (keske X (ou Y...) pense de...). Le tout était gratiné de quelques anglicismes et de fautes de français, dont une sur l'inévitable présentation Powerpoint, qui n'était pas détectable par le correcteur orthographique.
Bref, ct ennuyeux à mourir voire, de surcroît, anal-lytique car mon postérieur se sentait de plus en plus injustement et inutilement maltraité par le siège. À la fin, le mandarin local remercie chaleureusement le conférencier pour cet exposé «passionnant» qui l'a cité 3 fois non moins chaleureusement. Suivent une série de questions: une hystérique, un preneur de tête... Je suis parti avant la fin.