Pudibonderie criminelle
Quand j'étais adolescent, je réprouvais le mode de vie de voisins soixante-huitards qui vivaient avec leurs enfants dans une certaine «libération sexuelle». Il n'y avait pas d'inceste mais les manifestations affectives étaient abondantes autant que sans complexes et la nudité des uns et des autres était banale. À la maison au contraire, la rigidité était la règle : un euphémisme pour dire que mes parents étaient atrocement coincés et que j'ai mis des années à m'émanciper de cette ambiance délétère et à trouver une vie affective pas trop anormale. Avec le recul, j'en viens à me demander si des parents vaguement péd0philes ne m'auraient pas fait moins de mal que ces parents que je n'ai jamais vus s'embrasser.
Mon cas, loin d'être isolé, est même horriblement banal et le schéma en est connu depuis plus d'un siècle : en matière d'affectivité, les principes «moraux» font plus de mal que de bien. Ou plutôt, pour faire un peu moins dans l'euphémisme : les principes «moraux» sont le mal et les principes «moraux» absolus sont un mal absolu. À l'aube de la psychanalyse freudienne, il apparaissait que des troubles psychiatriques avaient été engendrés par l'éducation ultrarigoriste prêchée par les pédagogues de l'époque. L'hystérie était étroitement corrélée à l'éducation puritaine qui voulait nier le corps, lequel protestait... Le suicide des jeunes consécutif à ces éducations normatives qu'on n'oserait même pas appliquer aux bonsaïs a fait bien plus de morts que les agressions de pervers et autres malades mentaux. On ne connaît pas de troubles liés à la masturbation mais seulement des traumatismes d'enfants à qui on avait lié les mains dans le dos (ou pire) afin qu'ils ne se masturbent pas. Pour prévenir un mal imaginaire, la morale crée un mal réel. Même quand le mal n'est pas imaginaire, la morale met en exergue le détail d'une tragédie individuelle pour infliger sa tragédie collective. Pour éviter que les femmes ne soient violées, l'islam les emballe dans une burqa et les enferme à la maison. Pour empêcher le vol de vases sacrés, la Loi sur le sacrilège (1825, sous Charles X ; heureusement abrogée en 1830) punit de mort toute personne ayant commis un sacrilège. Pour éviter que les hérétiques ne vivent dans le pêché et finissent en Enfer, pour leur bien, donc, on les brûle. En fait, non seulement il n'y a aucun exemple dans l'Histoire de cas où la morale aurait empêché une calamité mais, bien au contraire, les pires calamités n'ont été possibles que grâce au vernis moraliste qui les couvrait. L'enfer est pavé des meilleurs sentiments et de la moralité la plus vertueuse.
D'autre part, comme pour les procès en sorcellerie, comme pour les procès staliniens ou maccarthistes, il faut montrer des exemples. On se rappelle l'hystérie médiatique et judiciaire, encouragée par un pouvoir ravi d'écarter les regards de ses turpitudes, contre ce qu'on présentait naguère comme un véritable réseau de la perversion, relevant quasiment du crime organisé. L'indignation grondait contre ces choses révulsantes qu'on aurait faites ou fait faire à des enfants. On revivait soudain les terribles légendes urbaines sur la «traite des blanches» devenue celle des têtes blondes. Un jour, on arrêtait des dizaines de personnes, présumées coupables, indéfendables devant l'horrible, incarcérées provisoirement d'office après une parodie de jugement des détentions. Quelques unes se suicidèrent, sans aucun doute horrifiées par leur crime, et ce n'était que justice. En fait, le seul crime de (certaines de ?) ces personnes avait été de télécharger (donc de regarder?) des photos (ou des films?) mettant en scène des jeunes qui étaient nus (qui avaient des relations sexuelles?). Très peu d'information a filtré sur le contenu de ces documents, tellement peu à vrai dire qu'on en vient à se demander quelle était la proportion de simples photos de vacances. Un certain nombre de personnes ont sans doute fini par obtenir un discret non-lieu, après les délires de l'affaire d'Outreau.
Notre Justice a ceci de bizarre que des meurtriers n'écopent, effectivement, que de 2 ans de prison, autant que, potentiellement, pour une relation sexuelle entre un majeur et un adolescent consentant, n'eussent-ils que 4 ans de différence d'âge. La promiscuité sexuelle sans violence au sein d'une famille amène illico une intervention de la DDASS tandis que l'éducation rigoriste par des parents "sérieux" et "bien" ne pose question qu'à la vue de blessures récurrentes de l'enfant. On s'affole des conséquences psychologiques d'un attouchement trop tendre mais surtout pas de celles d'une éducation dénuée d'affection, pourtant infiniment plus toxique. Le fait est que le libertinage ne cause pas de maladies mentales ; en revanche, les névroses sont essentiellement liées à une éducation rigide. La gravité extrême des névroses hystériques freudiennes était directement en rapport avec l'absurdité extrême du mode de vie catholique de l'époque. Si l'on s'inquiétait réellement du bien de l'enfant, on s'inquiéterait davantage de la médiocrité affective du couple, ou de sa sexualité maladive, et moins de son sexe ou de sa sexualité prodigue. On pourrait aussi s'inquiéter des endoctrinements absurdes où l'on conditionne les gens à prendre des vessies pour des lanternes, ou la chair pour du pain.
Ce moralisme aberrant contamine évidemment les médias, toujours prompts à démultiplier l'ineptie de la société, toujours plus choquée par une goutte de sperme que par des torrents d'hémoglobine. Et, comme toujours, l'abus suit l'interdiction : les écrans sont envahis par des scènes qu'on proscrivait quelques années auparavant. Pourtant, il y a une régression notable : la nudité du jeune, qui ne posait guère problème au milieu du 20ème siècle (?), est désormais comme tabou. Les jeunes semblent intérioriser cette perception : alors que l'on voit le Président faire son footing en short, la proportion de jeunes en tenue légère est bien moindre qu'il y a quelques dizaines d'années. Certaines photos d'enfant d'un Robert Doisneau seraient aujourd'hui à la limite du scandale.

Tomás de Torquemada, Premier Grand Inquisiteur d'Espagne
Les moralistes (mollahristes?) traquent et harcèlent sans relâche les contrevenants à l'Ordre Moral. Tandis que des milliers de personnes meurent de la pollution ou à cause d'équipements défectueux ou insuffisants au gré de la météo, il est bcp plus facile de s'effaroucher devant la photo d'un nu qu'on ne saurait voir, surtout s'il est excité (jalousie?) et par dessus tout s'il est jeune. Car la sexualité naturelle et innocente du jeune renvoie le névrosé à ce dont il a fait le deuil pour pouvoir se draper des oripeaux de la morale archaïque d'où il tire sa légitimité. Faire de l'impuissance une vertu... Car le corps jeune qui n'a pas encore subi l'outrage des ans ridiculise celui de l'adulte qui doit sa survie aux progrès de la médecine. Ce corps jeune hautement subversif n'est tolérable que picturalement castré. Au passage, le «jeunisme» actuel loue chez le jeune précisément les qualités dont on sait intimement qu'elles n'existent pas, ou bien qu'elles n'ont aucune valeur, ou bien qu'elles n'en sont pas... Le compliment pervers est tout un art, qui perpétue les névroses (voire induit ou facilite des psychoses). La crise d'adolescence est typiquement un épiphénomène et un artefact du double langage des parents : "sois grand (reste petit)" et "tu es le problème (tu ne t'es pas encore castré socialement comme nous)". En matière de destruction de l'individu, le pervers pédosexuel a tout d'une facette qu'on éclaire au maximum afin de faire oublier le reste, un peu comme si on agitait le spectre de la crue centennale afin de détourner l'attention de la pollution déversée tous les jours dans le fleuve. Comme il n'y a pas assez de condamnés (certains sont protégés?) à donner en pâture au bon peuple, il faut bien élargir la catégorie et y amalgamer, par exemple, les homophiles et les photophiles. Ces derniers, plus solitaires et moins bien organisés, étaient le bouc-émissaire prévisible.
Avec l'adoucissement des mœurs, le lynchage est devenu seulement médiatique et la Justice tend à s'assurer le monopole du lynchage légitime, tel que l'avait déjà vu le trop clairvoyant Nietzsche. La terreur judiciaire conduit
çà et
là à renoncer à la publication de photos qu'on aime, voire de celles dont l'interdiction signifierait la fermeture du musée Rodin pour obscénité et péd0philie. J'ai apprécié sur un plan esthétique relativement désexualisé les diverses photos de jeunes sur les blogs de GA, notamment le nico-blog. Les jeunes en question, pas forcément dévêtus, ne semblaient vraiment pas malheureux, c le moins qu'on puisse dire. Il faisaient un peu oublier les millions d'enfants maltraités, torturés, mutilés dans le monde. Il faisaient aussi oublier les milliers d'enfants maltraités, torturés psychologiquement, mutilés mentalement en France du fait de parents pervers, névrosés ou religiosés. Pourtant, la loi interdit ces photos de jeunes heureux, comme s'ils risquaient de fragiliser l'édifice moral de notre société et, la Justice s'attaquant aux vraies questions, de mettre au jour de vrais crimes. Ou bien ces garçons heureux, du moins capables d'être heureux au moins en apparence, étaient un terrible camouflet à une certaine morale, à tout le
bien qu'elle faisait à d'autres garçons, lesquels étaient pourtant malheureux... Les dernières braises des bûchers catholiques peuvent encore calciner un individu ; la crainte de l'Enfer le consume de l'intérieur.
Il y a, enfin, l'autocensure et/ou le refoulement. Comme toujours pour les délits purement symboliques, les peines prévues par la loi sont disproportionnées. Plus une infraction est dérisoire plus la peine doit être relativement élevée afin que l'infraction soit prise au sérieux. L'État, traditionnel
bras séculier de l'Inquisition, continue d'outrepasser les principes fondateurs de la Constitution, notamment celui de n'interdire que ce qui nuit effectivement, réellement, à des personnes concrètes, et pas ce qui, seulement, ne cadre pas avec quelque conception dogmatique des convenances. Ces sanctions ubuesques dissuadent l'éditeur, et/donc l'auteur, d'exprimer ses goûts. Pire, le terrorisme judiciaire est tel qu'on préfère prendre une grande marge de sécurité et renoncer à «publier des photographies de jeunes adultes qui ont l'air mineur». Cela rappelle l'affaire des
caricatures liées à Mahomet où nos journaux s'étaient bien gardés de braver la dangereuse censure islamiste et il serait bien difficile de leur en faire reproche individuellement. La vraie solution aurait été une publication massive, dans tout le monde libre, des caricatures et d'un soutien sans faille au droit d'expression. Malheureusement, le lobby bigot est puissant, même dans des pays d'Europe qu'on croyait très libres (
Pays-Bas : un caricaturiste critique de la religion et de l'islam fait l'objet de poursuites). Rares sont les gouvernements qui soutiennent toute la liberté.
[mod. 2008-05-22]
19/05/08 - 13:38
Tu as eminemment raison, Valerio.
zitrion