Bike-émissaire
Le loup et l'agneau
Heurs et malheurs du Vélib' parisien (
Le Monde)
À qui voudrait affecter de croire que
Le Monde est un journal de gauche, il suffira de ressortir les périodiques diatribes de ses éditorialistes contre le vélo à Paris. Cette fois, on y cloue au pilori Baupin, Delanoé, Huchon, Lepetit, Baupin et encore Baupin. Ayant désigné l'ennemi, le lobby automobiliste ne recule devant rien pour défendre ses intérêts et présente un argumentaire aussi malhonnête que, cette fois, odieux. En effet, suite à la mort de 2 cyclistes Velib, l'auteur de l'article en profite pour dresser un réquisitoire contre... les cyclistes. Un peu comme si les armuriers défendaient le droit de s'exercer au tir dans la rue en accusant ces passants imprudents qui traversent sans prévenir et ne portent pas de gilet pare-balles!
Comme d'habitude, on a droit à des statistiques fallacieuses puis à une analyse où l'idiotie ne semble limitée que par la mauvaise foi : 2 à 5 cyclistes morts à Paris chaque année deviennent la preuve irréfragable qu'il faut sanctionner encore davantage le non-respect du Code de la Route (si ce n'est toi, c donc ton frère!) et imposer le port du casque à tous ces irresponsables. Ainsi, une fois de plus, il s'agit de décourager le cycliste en le surchargeant de contraintes, pour son bien, évidemment. L'auteur reconnaît pourtant qu'il meurt 2 fois plus de piétons mais n'en tire pas la même conclusion pour eux. Il faut dire que les statistiques sont reprises telles quelles sans la moindre interrogation sur leur signification : peu importe, on trouve un chiffon rouge, on le ramasse, on l'agite. On brandit une accumulation de chiffres, avec autant de redondances que de lacunes, mélangeant allègrement (aucune allusion, ici, à l'ancien ministre) nombre absolu de A par rapport au nombre de A', pourcentage de A qui sont B, pourcentage de B qui sont A, pourcentage d'évolution...
Avant toute chose, il faut préciser ce qu'on veut calculer, sans quoi on se retrouve rapidement à ajouter des kg, des m² et des € ou bien à classifier les chats avec les chaises et tout ce qui a 4 pieds. Si on veut évaluer le risque pour un mode de déplacement, on rapporte le nombre de tués au nombre d'usagers du moyen de transport et l'on constate que le 2-roues est plus risqué que la voiture, ce dont chacun aurait pu se douter. Une recherche plus poussée montrerait même que le cycliste est généralement le tué et l'automobiliste le tueur. Si l'on peut s'inquiéter de la hausse du nombre de victimes, il faut, pour en déduire qqch sur le comportement, rapporter celle-ci à la hausse du trafic. Celui-ci a doublé en 7 ans ; le nombre d'accidents a un peu augmenté. Si l'on peut suggérer qu'un scaphandre blindé pourrait sauver des vies, la moindre des choses est de rapporter le nombre de vies ainsi sauvées au désagrément induit et au nombre de vies perdues ailleurs. En l'occurrence, l'utilité du casque est marginale pour le vélo
en ville ; le casque serait en fait aussi utile au piéton, et plus dans l'absolu puisqu'ils sont plus nombreux. Mais peu importe, il s'agit de faire casquer le cycliste...
Quant au Code de la Route, il n'est pas respecté, le plus souvent, lorsqu'il est absurde pour un vélo, considéré par le législateur comme un véhicule soumis aux mêmes règlements qu'un semi-remorque de 38 t. Le non-respect gênant ou dangereux n'est en fait pas plus fréquent chez les cyclistes que chez les automobilistes ; avec la différence essentielle que ce dernier risque la vie des autres. Le piéton est de très loin le moins respectueux du Code mais rares sont les automobilistes tués, même indirectement, à cause d'un piéton. Un piéton qui traverse au vert (des voitures) et les oblige à freiner ne risque en pratique aucune amende ; un vélo qui passe à 5 km/h au rouge alors qu'il n'y a personne risque la même amende (90 € à 425 €) qu'un camion qui le grille en fonçant à 50 km/h et oblige les piétons à s'écarter s'ils le peuvent. En tout état de cause, le non-respect du Code de la Route, surtout par les vélos, a une incidence marginale sur les accidents car la vigilance est alors redoublée. L'essentiel des accidents sont dus à la conduite dangereuse, des uns ou des autres, que nul Code ne pourra jamais parfaitement codifier. L'ouverture impromptue d'une portière a fait bien plus de victimes cyclistes que le non-respect par eux de feux rouges inutiles pour eux.
Alors, on se dit que l'auteur de l'article n'est pas complètement crétin et fumiste, que les 2 cyclistes tués l'ont été, justement, du fait du non-respect du Code de la Route et/ou de l'absence de casque. Même pas : l'un a été écrasé par un bus imprudent loin de tout feu rouge et l'autre par un camion de chantier fou dont le conducteur portait le casque obligatoire. On voit mal en quoi ce serait l'illustration d'une «conduite ahurissante, comme si le sentiment de liberté que procure le vélo tournait à l'ivresse» ou bien d'un «état d'esprit - le rejet de toute contrainte - qui s'exprime aussi dans les refus de priorité» (il serait intéressant, d'ailleurs, de compter les refus de priorité des uns aux autres et réciproquement). Un modeste pigiste se serait senti obligé d'équilibrer son article en critiquant quelque peu le véhicule à moteur, incontestablement gênant et dangereux, à un degré qui permet de négliger tout le reste. Cela est encore trop inconvenant pour un «éditorialiste», qui se doit de ne montrer aucune faiblesse et d'assener ses jugements de valeur et ses arguments imprécatoires avec l'arrogance de celui qui détient le pouvoir de dire le vrai. L'argument d'autorité ne peut être efficace que parfaitement refermé sur lui-même.
Ainsi, le coupable n'est certainement pas la voiture particulière qui occupe 10 à 500 fois plus de place que le passager : 0.12 m² pour l'usager du métro L13 aux heures de pointe contre 70 m² en voiture (à 50 km/h avec la distance de sécurité). Ce n'est pas non plus le véhicule à carcasse qui rend les accidents graves ou mortels du fait du poids, de la vitesse, des parties coupantes ou contondantes. Ce n'est pas non plus le véhicule à moteur qui intoxique les autres usagers de la voirie et dégrade lentement mais inéluctablement la santé des riverains. C'est bien davantage, on l'a vu, la faute irrémissible de ces cyclistes qui «prolifèrent» (quoiqu'ils ne représentent que 2% du trafic, et <0.1% de l'espace occupé) et de leur vélo qui néanmoins «ne deviendra jamais un moyen de transport de masse quotidien» mais qui narguent scandaleusement «les automobilistes scotchés dans les embouteillages». En fait, surtout, la faute en incombe à Denis Baupin qui a «réduit les places de stationnement de façon drastique sans se préoccuper des conséquences en termes de coûts pour les usagers et de pollution supplémentaire», qui s'est «occupé à compliquer la vie des automobilistes» (alors qu'il a avant tout empoisonné la vie des
cyclistes) et «n'avait pas anticipé les effets pervers, [le développement des deux-roues motorisés] mode de transport polluant, accidentogène». Il faudrait donc s'émouvoir de ce que les automobilistes ne puissent plus, ou moins qu'avant, faire payer par les autres leur consommation de ressources et les graves préjudices qu'il causent. Le traitement de la voiture dans les sociétés des pays "développés" n'a rien à envier à celui des humains bien au contraire : essayez donc, avec un campement, d'occuper nuit et jour 5 à 7 m² de voirie, de gêner le passage au risque de blesser ou tuer, de dégager des substances polluantes (désagréables mais, aussi, toxiques) et de faire autant de bruit qu'une voiture (avec un groupe électrogène, par ex.)... On déporte des SDF pour bien moins que ça.
Une vision aussi primairement égoïste laisse penser à de l'ironie mais le lecteur est aussitôt détrompé car notre inénarrable narrateur enchaîne : «la place de la voiture a été réduite pendant le premier mandat de M. Delanoë, sans que l'offre de transports en commun de surface ait connu la mue, qualitative et quantitative, que l'usager était en droit d'attendre». On sent qu'on échappe provisoirement à la demande d'un plan autoroutier pompidolesque voire aux projets pharaoniques d'autoroutes souterraines, tel le fort justement nommé ICARE... Cependant, là encore, on reste dans l'optique «je fais ce que je veux aux dépens de la société ; à elle de payer la carotte (pas le bâton) pour me convaincre de faire autre chose». Pas une seule fois, notre auteur (pas de lien étymologique avec auto, pourtant?), ni d'ailleurs nombre de politiciens, ne questionnent le droit à l'auto. Pourtant, une ville sans voitures
non-indispensables, ce serait un espace urbain 2 fois plus vaste, des dizaines de milliers d'arbres en plus, des (centaines de) milliers d'années de vie en plus, des milliers d'années de maladie ou convalescence en moins. Mais peu importe : les gouvernants sont trop occupés à réfléchir sur des choses réellement importantes comme le respect de la bonne moralité.
Certes, le moins qu'on puisse dire est que les projets de transport en IDF brillent par leur modestie : pas même 1 nouvelle station de métro/train par an! Incroyablement, la France d'aujourd'hui est censée avoir un PIB des dizaines de fois supérieur à celle du début du XXème siècle, laquelle inaugurait pourtant les stations de métro par dizaines chaque année. Si la situation n'est pas totalement catastrophique, il faut en être reconnaissant à Michel Rocard, Premier ministre lucide et honnête, donc éphémère, qui avait osé lancer
deux grands projets (Eole et Meteor). Le XXIème siècle accouche laborieusement de 1 ligne de tramway à Paris et en fait un événement alors que le début du XXème siècle en créait par dizaines. Le lecteur s'attend donc, au dernier paragraphe, à un magistral retournement rhétorique : non, l'auteur ne faisait que caricaturer la pensée de l'automobiliste irascible, brute épaisse sans aucun recul devant son stupéfiant droit de nuire ; on allait lire soudain, enfin, un vibrant plaidoyer en faveur d'investissements majeurs pour les transports en commun...
Si les investissements sont aussi dérisoires alors que notre pays est si riche, il faut s'en prendre aux décisionnaires. Notre brillant éditorialiste s'empresse donc de mentionner que le «contrôle du STIF a été transféré aux élus, notamment ceux de Paris et de la région Ile-de-France» mais qu'il y a des «désaccords entre M. Delanoë et Jean-Paul Huchon». Las, contre toute attente, il explique simplement que ces «désaccords» empêchent «de mettre vraiment la pression sur la RATP» pour le «respect des engagements pris» notamment en matière de qualité du service. Pas un mot sur le sous-investissement chronique, extrême depuis 10 ans, au profit du plan autoroutier. Notre suppôt tomobile est aussi, clairement, celui de la droite : après avoir nommé et stigmatisé 5 personnalités de gauche, il omet curieusement de mentionner que le président de la RATP est un proche de Chirac et Villepin, et que les crédits pour les grosses infrastructures sont inévitablement du ressort de l'État.
[mod. 2008-07-11][mod. 2008-07-16]
06/07/08 - 16:08
Qui est l'auteur de l'article auquel tu fais allusion dans "Le Monde" de quel jour ?
Merci :-)
(bien d'accord avec ta réponse mais j'aimerais lire l'article...)
lucolivier